Tout de même, me dis-je pendant le trajet vers Rennes : et si elle n'est pas en forme ? Si elle est trop diminuée ?
Ça pourrait tourner au désastre.
Faut dire que ce moment je l'attendais depuis longtemps. Pensez donc, Brigitte Fontaine à Cesson-Sévigné. Brigitte Fontaine.
Vingt ans qu'entre elle et moi, sans être l'amour fou, se vit une relation de fan presque transi (elle, elle est pas au courant et puis...elle s'en fout hein). Depuis genre humain pour tout vous dire. Et la découverte de la nuit est une femme à barbe ou encore conne. Puis l'exploration de sa discographie et ce choc de l'ordre du séisme quand j'ai eu entre les oreilles la version originale de comme à la radio ou encore à l'écoute de Brigitte Fontaine est folle.
75 ans au compteur, une reconnaissance tardive et surtout une prise de risque constante lors d'une carrière exceptionnelle.
Franchement, de sa génération, qui peut se targuer d'avoir joué avec des pointures telles le Art Ensemble Of Chicago, de compter parmi ses admirateurs transis Sonic Youth, Jim O' Rourke ? Personne jusque là. De sa génération qui poursuit encore une carrière basée sur le risque, l'impertinence, la remise en cause perpétuelle de son art (quitte à se prendre quelques gamelles cf l'un n'empêche pas l'autre) ? à part Christophe ou Manset, c'est effectivement le désert.
Comprenez mes espoirs et surtout mes craintes (accentuées par des prestations télévisuelles proches du pathétique et un album où sa voix donne de sérieux signes de faiblesse) lors du trajet vers Rennes pour voir son spectacle.
Deux heures plus tard, sur le chemin du retour, je reste sans voix, venant d'assister à un concert terrible. Pas le meilleur que j'ai pu voir mais probablement le plus émouvant et peut-être un des plus extraordinaires. Pas d'un point de vue musical. Si le groupe faisait très bien son job, le guitariste se prenant pour Slash avait tendance à me les briser menue. Non, parce que malgré son arrivée difficile, chancelante, sur le devant de la scène, aidée par une tierce personne, grimée en flibustier, malgré ses apparentes difficultés à se mouvoir, prisonnière d'un corps qui ne veut plus répondre de façon adaptée à ses désirs, l'esprit était plus volage, plus impertinent, plus libre, en un mot, plus jeune que jamais. Pendant la première partie, elle n'hésite pas à déconner avec son public, introduisant chaque morceau de façon inimitable, piochant dans un répertoire faisant la part belle aux vingt dernières années et alternant moments intimes d'une beauté à chialer (rue saint louis en l'île, notamment), coups de sang énergiques (demie clocharde) et moments tragi-comiques (prohibition) et grosses déconnades ( les hommes préfèrent les hommes). Après un intermède instrumental elle revient sur scène, paraissant fatiguée. Les blagues ne fusent plus, les intermèdes entre les chansons se font rares mais on la sent émue d'être là devant un public conquis par son charisme innée et tout acquis à sa cause. Elle ne parle quasiment plus, chante de mieux en mieux, l'apparente nonchalance de la première partie fait place à une assurance et à une émotion palpables, cependant ça ne l'empêche pas de reprendre du poil de la bête et massacrer génialement un "conne" dantesque. Plusieurs fois elle fait mine d'étreindre son public, fait la révérence quasiment entre chaque morceau. Il faut dire que le public Rennais le lui rend bien, la portant tout au long du concert, lui réservant un triomphe lors d'un soufi, en rappel, extraordinaire. En même temps, ce n'est que justice : tout au long du concert, Brigitte Fontaine se fait mutine, espiègle, cabotine, vive, on ne peut plus libre, alternant poésie pure et impertinences, capable de provoquer un large panel d'émotions dans un même morceau ( d'une minute à l'autre on passe du rire aux larmes voire on parvient à rire avec les tripes broyées). Ce spectacle qui aurait pu être pathétique, de par sa condition physique précaire, se transforme en un moment de grâce de presque deux heures grâce à une Brigitte Fontaine portée par une pulsion de vie et un public formidables. C'est d'autant plus intense que son jeu de scène ne se limite qu'à quelques pas dans un périmètre très restreint, occupant la plupart du temps le fauteuil trônant au milieu de la scène.
Pour conclure, j'ajouterai qu'il ne faut en cas négliger son répertoire, sa musique. Arriver à 75 ans balais et être capable de pondre de telles chansons, sans âge, sans véritable prise sur le temps, à entretenir ce décalage entre la modernité et surtout la pertinence de sa musique, ça force le respect.
Alors ce n'était probablement pas le concert le plus impressionnant vu jusque là mais en tous les cas ce fut certainement le plus vivant.
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samedi 5 avril 2014
lundi 3 février 2014
TRAAMS au 6par4
Le 31 janvier dernier
passait au 6par4, à Laval (capitale de la Mayenne pas Quebec, je
précise), le groupe de nerds no-life anglais, du moins au vue de
leur affiche de promo, Traams.
Fort d'un bon album sorti
l'an dernier, grin, je me suis dit que je devrais peut-être traîner
mes guêtres jusqu'à Laval histoire de voir ce que peuvent donner
ces ados pré-pubères sur scène. D'autant plus qu'il s'agit là
d'une des rares dates du groupe en France et, cerise sur le gâteau,
le concert est gratuit.
Passée une première partie
plutôt courte et agréable - non pas agréable parce que courte, je
vous vois venir, bande de mécréants - ( les Caennais de Ghost
Friends, pas mal d'énergie et de bonnes influences- Nirvana et
Codeine viennent immédiatement en tête-.), Traams arrive devant un
parterre d'à peine quatre-vingt personnes. De quoi se dire que la
gratuité d'un concert n'empêche pas le Lavallois d'être une
feignasse de la pire espèce préférant se fader les émissions
d'Arthur que de se déshydrater en se ruinant les tympans pendant une
heure. Excuse d'autant plus débile qu'il suffisait de sortir dehors
une dizaine de secondes pour être aussitôt réhydraté. Mais bon...
Le trio commence son concert
et là, d'un coup, vous ne comprenez plus grand chose à ce qui vous
arrive. Vous étiez venus voir une bande de nerds pour limite se
foutre de leur gueule et vous vous retrouvez face à un mur du son,
littéralement scotché sur place. Surtout qu'avant de commencer,
quand le groupe arrive et empoigne ses instruments, un détail vous
saute à la gueule : c'est quoi cette guitare qu'il a le chanteur ???
un modèle spécialement créé pour passe-partout ? Seulement, passé
l'intro, vous faites moins le malin. Parce que le trio déploie une
énergie terrible, un son énorme et qu'il assure à tous les
niveaux. Stu Hopkins chante/hurle en maltraitant sa guitare de poche,
Leigh Padley, le bassiste, grande asperge dégingandée, fait preuve
d'un flegme typiquement britannique et Adam Stock tape sur ses fûts
avec la régularité d'un métronome. Normal qu'ils assurent me
direz-vous. Certes, mais sur scène grin prend une toute autre
dimension : ce qu'on entrevoit sur certains titres, un côté parfois
noise-rock à la Sonic Youth, est ici exacerbé. L'aspect polissé et
relativement propre sur lui de grin est totalement évacué au
profit d'une musique rêche et hypnotique. Prenez head roll sur
l'album, on y entend quoi ? Un groupe qui ne s'est jamais remis de la
création de New Order. En concert l'influence de Hook est toujours
présente mais vient se greffer dessus l'âpreté de Sonic Youth et
surtout la folie d'un Jaki Liebezeit (je reste persuadé qu'Adam
Stock devait faire métronome dans une vie antérieure). Grâce à
Stock, head roll s'étire, s'allonge considérablement et permet à
Stu d'expérimenter et de faire preuve d'une grande maîtrise du
boucan. Boucan voir bordel qu'il maîtrise encore mieux sur un klaus
final d'anthologie qui se révèle être en concert une sorte de
montée wagnérienne d'un quart d'heure, sauvage, hypnotique et
laissant le pauvre hère que je suis exsangue, bouche bée. Entre
deux, le groupe ne fait signe d'aucunes faiblesses, aucun temps mort
(hormis les accordages de guitare ou de basse), aligne les tubes
(swimming pool, flowers, le très Pavementien fibbist ) les ko (head
roll, klaus et le rappel, que je ne connaissais pas, sorte de Joy
Division noisy probablement issu de leur premier EP) et emporte
l'adhésion du public haut la main en une heure qui aura passé comme
un souffle.
Bref, ce fut un grand concert, impressionnant, et, ce qui ne
gâche rien, avec un chanteur très sympa et accessible (à peine le concert
terminé le voilà direct au stand pour vendre ses disques, tailler le bout de gras et serrer
des paluches aux fans transis).
En somme, comme disait le dicton populaire dans son infinie sagesse: j'en ai eu pour mon pognon.
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